Fan Club de Jean Millemann

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vendredi, août 1 2008

La Source

Nouvelle

15.100 caractères environ

Jean Millemann


Tant et tant de vies passées, mon âme… La statue est toujours à la même place, dans l’alcôve de pierre bleue, et les bras du roi de schiste rouge enserrent encore l’enfant, leur reflet commun se brouillant dans l’eau claire du bassin. Tout à l’heure, j’ai jeté un œil, plus bas, au-delà du tuyau, désormais en plastique gris et par lequel s’écoule l’eau. J’ai frissonné en voyant le lavoir. Les Américains, ce peuple que tu n’as pas vu naître, diraient que quelqu’un vient de marcher sur ma tombe. Cela m’amuse, aucune tombe ne porte mon nom gravé dans la pierre.

Il fait jour, encore, et j’attends la nuit.

Le lavoir est désormais empli d’herbes folles, de ronces, de lierres. On ne lave plus son linge ici, on l’enfourne dans de brinquebalantes machines en métal qui tournent bruyamment et rejettent une eau grise, laquelle fait pousser le chiendent et tue les arbres. L’humanité a acheté son confort contre quelques lambeaux arrachés à son âme.

Tant et tant de vies passées à mes côtés, et je n’ai cependant oublié aucun instant…

Te souviens-tu, mon âme, de nos fiévreuses étreintes, à l’ombre de l’hostié de Viviane, à deux pas d’ici ? Te souviens-tu des serments que nous avons échangés, des promesses murmurées à ton oreille ?

Ce fut un beau jour de cérémonie, celui où l’on plaça la statue, un jour plein de chants et de liesse, avec de la bière et des fruits, un jour de plein été, et le châtelain qui avait offert un cerf et un sanglier. Tous, nous nous y étions rendus, des fermes voisines, des abris forestiers, des champs et des lacs, des demeures et de tous les alentours ; même les abbés avaient quitté leur abbaye aux berges du lac pour venir bénir la source. Ce fut un grand jour, empli de soleil, de nourriture, de musique, de chants, de danses.

Ce fut une splendide soirée, aussi, avec des feux de joie et des jeunes hommes pour sauter au-dessus d’eux.

Te souviens-tu, mon âme, comme j’ai sauté si haut, comment, reconnaissable parmi tous, ma longue chevelure rousse riait de narguer les flammes qui dansaient sous elle ?

Tant et tant de vies passées, mon âme, et je n’en ai oublié aucun instant, aucune seconde, aucune heure.

Ni ce moment où, mon bras passé autour de ta taille, alors que nous dansions corps contre corps, tu t’abandonnas, pleine de ma certitude d’être, confiante, offerte, mes lèvres sur tes lèvres, ton souffle ne faisant plus qu’un avec le mien.

Ni cet instant d’après où, l’ombre dansante du feu dessinant les contours de ton visage en ors et rouges, tu posas ta tête au creux de mon épaule.

Ni combien j’étais fort, alors, combien j’étais fier, combien j’étais en félicité de sentir mes bras tenir, enclose comme un bouton de fleur que l’on protégerait du gel, ta chair désirable.

Ni le poids de ton corps quand, aussi haut qu’une montagne, je te portais au-delà des flammes.

Ni cette sensation que le monde était à moi, que j’étais le monde, quand, main dans la main, nous gravissions la pente jusqu’à son faîte, en cet endroit où les écailles du dragon qui dort sous Brocéliande affleurent à même la peau de la terre.

Je n’ai pas oublié, mon âme, la douceur de ta peau sous la lune quand j’ai ouvert ton corsage, ni l’orgueil de poser ma bouche sur ton corps qui, doucement, tendrement, au flux et reflux de notre émotion commune, s’éveillait au désir comme s’éveillent au firmament les étoiles, naturellement, inéluctablement, sereinement. Dans l’herbe haute qui imprimait sur ta peau les griffures habituelles à qui dort sous la voûte du ciel, nous nous sommes tant et tant aimés, mon âme, que mon corps douloureux ressent encore, blessures vives malgré le gouffre des ans qui me séparent de cet endroit, la chaleur désormais absente, la douceur désormais évanouie.

Tu murmuras mon nom, cette nuit-là, sous la lune calme, comme on sème une graine dans un champ vierge. Puis tu le soupiras, tu le chuchotas, et finalement, loin des hommes, dans l’ombre de la pierre où dort la fée Viviane, tu le hurlas, la respiration courte et haletante, comme un défi, comme un feu jette ses dernières flammes, comme un souffle qui n’a plus rien à perdre est jeté dans le vent.

Quand nous sommes revenus, de la poussière d’étoile dansant dans le sillage de nos pas, nos bras nous encordant, la messe avait été dite. La statue gisait au sol, intacte, l’alcôve fraîchement peinte en bleu surplombant le bassin.

Mais le sol rouge, si rouge, si détrempé, tout autour de l’eau qui coulait, pourtant, sereine, calme, indifférente aux querelles humaines…

L’odeur de fer et de rouille, le froid glacé qui s’empara de nous, alors… La source, l’onde troublée, souillée par le sang humain, noir sous la lune blanche, d’une même couleur pour tous. Puis les bras qui brisent le lien unissant nos deux corps, les mains qui fouillent, cherchant à reconnaître qui est tombé, qui a frappé, et nos yeux, mouillés de larmes, qui s’ouvrent sur la noirceur du monde…

Comme moi, tu as compris ce qui s’était passé. Et dans l’immensité du gouffre qui nous sépara instantanément, pour des histoires stupides d’hommes ignorants des choses vraies et qui veulent imposer leur pouvoir sur les âmes plutôt que de les laisser s’ouvrir à la beauté de monde et des choses, a retenti le fracas de notre haine.

J’étais un chrétien, j’étais de ceux qui voulaient forcer l’ordre de l’univers à suivre le dogme d’une tribu perdue si loin de Brocéliande, en Palestine, là où ne poussent ni les chênes ni les hêtres d’ici.

Et toi, tu étais de ceux qui revendiquent l’ordre barbare et nient la civilisation, nient l’ordre et la beauté de la Passion.

Notre cri de colère fut commun, alors que nous nous précipitions l’un sur l’autre, le poing levé et l’invective aux lèvres ; mais un nuage soudain passa devant la lune, et nous rendit subitement tous deux aveugles.

Je butai sur un corps, tu fis de même, nous chutâmes tous deux et nous restâmes ainsi de longs instants, attendant que revienne la clarté.

Lentement, doucement, découvrant, statues gisant éparses au sol, les corps figés dans la mort, la lumière se fit. De concert, séparés par le gouffre infranchissable de la douleur, nous pleurâmes nos morts, entassant les corps en deux tas distincts, séparés par l’abîme de notre colère…

Au matin naissant, sans avoir échangé plus que des regards emplis de haine, nous nous quittâmes, mon âme, partant chacun de son côté, berçant au fond de nos cœurs la volonté de vengeance, le désir de destruction de l’autre et de tout ce qu’il représente. Au matin naissant, le châtelain vint emmener les corps des chrétiens.

Une armée vint, de Rennes, pour nettoyer le champ de l’hérésie païenne. Les corbeaux festoyèrent longtemps, cet été-là, des yeux des pendus aux arbres des chênes et des hêtres.

Il en est beaucoup, même encore à présent que l’humanité est entrée dans un nouveau millénaire, à se dire druides, ici, en Brocéliande. Peu le sont réellement, même si nombreux sont ceux qui, au nom de traditions inventées, agitent frénétiquement le glaive ou la plume, mélangent les nuits de pleine lune les fleurs de digitale et les amanites en s’inventant des passages imaginaires entre les mondes.

Mais il n’est qu’un seul gardien de la parole ancienne.

Pour toi, mon âme, quand s’acheva cet été-là, en souvenir de notre nuit de joie et de malheurs, j’ai renié mon baptême chrétien, j’ai jeté aux orties ma vêture d’homme d’église, et j’ai embrassé la pierre du cirque à côté du tombeau de Merlin une nuit de la Samain, comme on jette une bouteille à la mer, désespérément, parce que sinon l’univers en perdrait toute cohérence, violemment, parce que ton souvenir brûlait sur ma peau, y laissant des cicatrices que les larmes ne sauraient jamais effacer, amèrement, parce que les réponses ne me venaient pas.

Je fus envoyé à Rome, rapporter au pape ce que j’avais vu. J’y passai la fin de mon existence, gravissant les marches de l’ordre social et ecclésiastique, les unes après les autres. Mais jamais ma peau n’oublia la chaleur et la douceur de la tienne, jamais mes mains n’oublièrent la forme de tes formes, jamais mes narines n’oublièrent le parfum délicat de ton souffle, jamais ma langue n’oublia la saveur de la tienne, jamais mes oreilles n’oublièrent le son de ta voix disant mon nom sous les étoiles.

Au soir où, allongé sur la dure couche de ma cellule monacale, à Rome, j’attendais la mort, une larme coula sur ma joue au souvenir de ses souvenirs. Je fus mis en bière, je fus célébré en grandes pompes, mais jamais cette larme ne sécha. Et, parce qu’elle était toujours présente, les pontes en conclurent que je pleurais les morts pour l’Eglise. C’est alors qu’ils me sanctifièrent, allongeant mon corps en un caveau du Vatican, pour que tous admirent le miracle de cette larme jamais séchée , alors que, secrètement, je n’étais plus des leurs depuis cette nuit de Samain. Les sots…

Ils le firent, parce que, quand ont surgi des ombres les armées des païens venus détruire les racines du Mal qui empoisonnait lentement Brocéliande, je n’étais pas là… Parce que, quand bien même nos sueurs se furent mêlées à l’ombre du sommeil de Viviane, je fus le seul à n’être pas égorgé… Parce que, alors que tous pensaient ici le culte chrétien mort, je suis resté debout, seul représentant de l’Eglise toute puissante de Rome, et ce même, alors que, autour de la source, résonnaient le fracas des armes et les râles des mourants, dans nos oreilles ne résonnait que le merveilleux chant de notre amour.

Ils m’ont sanctifié parce que nous nous sommes aimés, mon âme. Parce que j’ai pêché, parce que entre mes bras j’ai fait se fermer tes yeux d’étoiles pleines, parce que de ta bouche est sorti mon nom, comme une prière aux agonisants. Parce que j’ai aimé chaque instant jusque là passé de notre nuit commune, au point de n’exister plus que pour toi et par toi. Parce que j’étais trop jeune pour devenir un prêtre, et que j’ai vieilli d’un coup, l’espace des battements de nos deux cœurs sur un même rythme, à l’ombre de l’hostié de Viviane.

Allongé sur la pierre froide et dure, je savais, tout au fond de moi, que je n’étais pas mort. Je savais que mon cœur s’était juste arrêté l’espace d’un instant. Une nuit, j’ouvris les yeux, quand tout dormait, je me levai de la couche sur laquelle j’étais étendu, et je quittai les lieux, silencieux, comme un spectre qui s’enfuit sous la lune.

On cria certainement au miracle après la disparition de mon corps. Un de plus…

Les années passèrent. J’errai de par les routes, cherchant à comprendre pourquoi, malgré les ans, malgré les siècles, la mort ne voulait pas de moi. Le monde changeait, l’Eglise gagnait sa guerre éternelle contre ceux qui voulaient rester libres de pratiquer leurs rites, les villes se peuplaient, les cathédrales s’érigeaient comme poussent les peupliers. Puis vinrent des temps de famine, des temps où le royaume se fit, des temps où il se fortifia, des temps enfin où le vent de l’histoire souffla en tempête, balayant les destins, façonnant les âmes au creuset de la souffrance, des temps où l’homme se fit loup, des temps où l’homme se fit rat.

Je vivais d’aumône, de charité, de ce que je trouvais, de ce que d’autres abandonnaient. Mais jamais, depuis mon séjour à Rome, je ne fus capable, avant le nouveau millénaire, de m’en retourner en Brocéliande. Toujours, un obstacle surgissait sur ma route, et j’avais la conviction que le moment encore n’était pas venu…

Enfin un matin, je sus, à la soudaine vigueur de mes os, à la fraîcheur de mes muscles, à la disposition des étoiles dans le ciel, à l’écoute d’une légende colportée par les vents, que le moment était venu de m’en retourner chez moi.

Quand, sur le chemin goudronné balafrant la terre comme une cicatrice, je vis, sur la voie rapide menant de Rennes à Paimpont, le panneau fluorescent montrant un Merlin de pacotille indiquant que je pénétrai en Brocéliande/Terre de Légende, enfin, sur ma joue, sécha la larme.

Je n’eus guère de mal à retrouver la source qui m’avait été dédiée, à côté d’une chapelle éponyme, érigée l’an suivant le massacre de la source. Les lieux étaient labourés de routes, hérissés de maisons nouvellement érigées, mais je n’avais pas oublié. Les arbres tombent et repoussent, le cœur de la forêt est éternel.

Les gens d’ici ne viennent plus y boire depuis fort longtemps, même si l’eau coulant des robinets a, dans les maisons, la saveur du désinfectant. J’ai bu l’eau de la source, fraîche et douce comme une caresse, elle embaume toujours les parfums de l’été.

On raconte que, la nuit, une lavandière lave son linge dans le lavoir en contrebas de la source, et que, des draps qu’elle tord, sourd, non de l’eau, mais du sang. On raconte comment, pour qui voit cette lavandière essorer le linge, la faiblesse soudain survient, et que le sang ruisselant est celui de l’infortuné spectateur.

Quand j’ai entendu cette légende, j’ai compris qui était cette lavandière, lavant le linge de morts depuis longtemps retournés en poussière, essayant en vain de purifier le sol de la souillure millénaire… Il faut être deux, un pour pardonner, un pour accepter le pardon ; et jusqu’ici, tu étais seule.

Le soleil à l’horizon vient de plonger sous la mer des arbres de Brocéliande et je t’attends, mon âme.

Souviens-toi comment nous ne fûmes qu’un, cette nuit d’il y a si longtemps. Comprends, mon âme, comment, en nous séparant, nous brisâmes le lien qui faisait de nous deux des êtres vivants et complets. Je sais que tu n’es pas morte, tout comme moi ; je sais que le sang que tu laves de ton linge est celui qui coula cette nuit-là. Je ne peux mourir, puisque mon âme s’en était allée avec toi. Tu ne peux mourir, puisque ton âme était venue en moi et encore y demeure.

Viens, mon âme, mon corps est vieux comme le tien, nous avons vécu bien trop d’années séparés, il est temps de les unir à nouveau. Viens, prends ma main, mon âme, ma douce lavandière, viens, gravissons ensemble le chemin qui monte à l’hostié. Vois, je ne suis plus chrétien depuis longtemps, j’ai appris les rites et les chants des druides, lorsque tu attendais, du fond de ton cœur brûlé par la douleur, que je te revienne. Etendons-nous ici, sous la lune, à l’ombre de ce qui reste de l’hostié, et laissons la magie de Brocéliande opérer. Oublions nos rides et nos dos tordus sous le poids des ans, nos douleurs au petit matin quand change le temps, nos bouches sèches et nos yeux qui ont pâli sous le soleil. Oublions nos traits qui s’affaissent et notre peau devenue si fine, translucide presque. Murmure mon nom à mon oreille, mon âme, et aimons-nous une fois encore, cicatrisons nos anciennes douleurs pour que, enfin, tu sois libre dans mes bras, pour que, enfin, tu me libères à l’heure de notre dernier souffle…

                Ouest-France, édition de Plélan-le-Grand du 02 novembre 2004

La police s’interroge sur la découverte de deux squelettes, datant, selon les premières estimations, de l’an mille, et découverts enlacés à l’emplacement de l’hostié de Viviane. S’agit-il d’un rite accompli par des illuminés pour le jour de la Toussaint ? L’enquête est en cours. En attendant les avis des experts, le site est fermé.



La Chesnais, le 16 juin 2005

dimanche, juillet 20 2008

Exclusivité : Qu'est-ce donc ?

C'est grâce à Jean si ce Fan Club a ouvert. Pour que nous puissions nous rassembler ici, parler de ses textes comme de l'imaginaire en général, mais aussi pour nous remercier d'être des lecteurs attentifs et de savoir apprécier ses oeuvres.

Et donc dans sa grande gentillesse et si le temps le lui permet, des textes écrits en exclusivité pour le Fan Club seront postés par Jean lui-même dans cette partie de site.


Merci à lui.

Lelf