L'écriture est une chose incroyable. Même si tout le monde ne les utilisent pas à la même fréquence, nous tirons notre vocabulaire du même dictionnaire, notre grammaire du même Bled, notre conjugaison du même Bescherelle (avec des nuances, j'entends bien, mais ne nous éloignons pas de l'idée). Bref, la langue française est la même pour nous tous.

Et pourtant, il y a ce petit "je ne sais quoi" de spécial qui fait que personne n'écrit pareil. Ajoutez à cela des thèmes de prédilection, et on en arrive à : chaque auteur est unique. Faites-moi lire un Bordage en cachant l'étiquette, je le reconnaîtrais à sa façon d'entrecroiser les histoires, à sa façon inimitable de créer des noms, à ses thèmes si actuels, bref, même si cela est difficilement descriptible et rentre plutôt dans le domaine du ressenti, il y a un quelque chose. Et la narration ! certains privilégient l'histoire en spirale, d'autres préfèrent la linéarité, ou bien le choc de deux courbes narratives qui se rejoignent à l'optimum d'une parabole. Cette marque de fabrique, c'est presque une garantie d'être un auteur digne de porter ce nom. Tant il est vrai qu'il est presque impossible de discerner un "truc spécial" chez cette flopée de nouveaux auteurs médiocres (non, je ne citerais personne, il faut arrêter de s'en prendre à Marc Lévy). Et qu'il est encore pire d'imiter le style d'un autre : à vouloir étaler son vocabulaire et mettre des figures de rhétorique partout, on ne copie pas le courant naturaliste, on est pompeux et indigeste (indices : elle est vieille, laide, et porte un prénom de fleur). Alors que de jeunes auteurs peuvent avec fluidité comparer le visage de Danton et un palimpseste (métaphore et vocabulaire, d'une pierre, deux coups), et ébaubir une lectrice.

Bon, où donc nous mène ce fleuve ? à Jean Millemann, puisqu'il s'agit de son fan-club. Et sa patte, à lui, me scanderez-vous. Vous voulez savoir, vous êtes fébriles ! Lisez-le, vous verrez bien !

Plaisanterie à part, je n'ai pas écrit ce pavé pour ignorer Millemann. Il ressort de ses textes une mélancolie, une nostalgie. Elle est parfois en filigrane, souvent au cœur du récit, et toujours différente. Il ne s'agit pas d'une nostalgie de regrets, elle est plus complexe que ça, car le chemin parcouru entre le souvenir et le moment du récit a changé les personnages, et ils appréhendent avec une vision presque objective, sans se laisser déborder par des sentiments négatifs. D'un point de vue plus "technique", les phrases sont longues, très riches, tant en vocabulaire qu'en idées, sans pour autant être lourdes ou confuses. Un style calme, donc, apaisant ; à l'instar de ses histoires qui sont souvent une route vers la sérénité.


Que de textes ! j'espère n'avoir pas refroidi un potentiel lecteur, et surtout n'avoir pas dit de bêtises trop monumentales. A bientôt pour un nouveau pastiche de Bouillon de Culture !